BIOGRAPHIE

Histoire d'Un Amour de Père

 

Papa est né le premier Juin 1914, il était le second enfant d'une famille de quatre enfants. Très tôt le petit Elie est fasciné par les formes et les couleurs. Sa mémoire visuelle aidant, il dessine, peint, croque, parents et amis. A l'école des Jésuites, à l'époque, dessiner et croquer élèves et professeurs n'était pas aprécié, se succèdèrent alors retenues et punitions. Frustré dans son for intérieur et son âme d'artiste, l'élève Elie Haddad devient turbulent et espiègle. Il ne ménage personne, armé de sa plume ou de son pinceau, il met à nu les visages qu'il démasque sans scrupule. Ses dessins, caricatures et peintures sont d'un réalisme désarmant, il peint ce qu'il voit et ce qu'il ressent, ne ment ni à lui même ni aux autres; c'est ainsi que ses caricatures ont fait de lui le témoin d'une période de la vie sociale, culturelle et politique du Liban, sachant qu'il fut le premier à publier ses caricatures dans les journaux Libanais, souvent sans signature étant donné qu'il devint chirurgien dentiste à l'instigation et sur l'insistance de ses parents qui ne voyaient pas d'un bon oeil leur fils devenir artiste peintre et sculpteur.


A seize ans, après avoir terminé ses études secondaires, papa s'embarqua pour l'Italie avec les fascistes, juste pour le voyage et l'aventure, il voulait tout voir de près. Et là, un jour, avec un morceau de charbon, il dessina sur la tente du camping le portrait de Mussolini, cinquante mille personnes y campaient et attendaient la visite du " Duce". Un colonel royaliste qui ne portait pas le "Duce" particulièrement dans son coeur vint à passer, et, après avoir semoncé mon père lui infligea 15 jours de prison sur la colline du "Monte sacro"et une amende de 3 livres or, pour "avoir Sali la tente avec le portrait de Mussolini', selon ses propres termes, Un mot qui malheureusement sera tenu contre lui. Les Libanais du camping connus pour leurs éspiègleries et leur indiscipline réagirent. Les tentes furent démontées en un clin d'oeil et les bâtons furent utilisés pour alimenter l'émeute. Les responsables militaires accoururent et une longue enquête s'ensuivit. Résultat, mon père fut félicité pour son oeuvre, la tente fut prise pour être montrée à Mussolini en personne. Quelques jours plus tard, Le "Duce" était attendu, mais à sa place arriva le ministre de la culture de l'époque, Pietro Parini. Ce dernier après le discours habituel devant les cinquante mille campeurs entama la visite du camp et vint s'adresser à mon père en ces termes, en l'embrassant sur le front: " Je t'embrasse au nom du Duce qui t'offre une bourse d'étude de quatre ans à l'Académie des Beaux Arts de Rome."


La nouvelle parvint au Liban, ma grand-mère tomba dans les pommes, mon grand-père s'affola et mon père revint désenchanté presenter son examen d'entrée à la faculté de médecine.
Tout au long de sa carrière de dentiste, papa continua à peindre et à faire des caricatures. Voisin de Cheikh Pierre Gemayel, sa clinique se trouvant à proximité de la pharmacie de ce dernier, il publia ses caricatures pour illustrer "min hisad el ayam" une rubrique de la première page dans "al amal" écrite à l'époque par feu Elias Rababé. Ainsi fut-il le premier caricaturiste Libanais à avoir publié dans les quotidiens nationaux des caricatures. A partir de là Presque tous les journaux de l'époque connurent les caricatures de papa agrémentées parfois de quelques vers de sa création ou de son ami le poète Fares Jabre ou alors de proverbes et dictons Libanais, d'autant plus que papa connaissait plusieurs hommes politiques Libanais de l'époque et était l'ami et le parent de la famille de feu le Président Camille Chamoun. Le plus important est qu'il s'arrêta lorsqu'il décida que la politique prenait un tournant de plus en plus tragique et qu'il fallait désormais plus que des mots et de la caricature pour forger un avenir meilleur.
Elie Haddad joua donc à sa façon son rôle dans la politique des années quarante et cinquante. Libre penseur, n'ayant jamais appartenu à un parti politique, il croquait ce qui lui semblait sortir de la normalité ou faisait ressortir l'anormalité cachée sous des dessous politiques et socio-économiques. En tout cas, sa caricature parlait d'elle même, il n'avait même pas besoin de l'agrémenter de mots. Cela lui valut plusieurs fois d'être interrogé et même de risquer l'arrestation, il s'en était toujours tiré. Artiste, ce qui lui importait ce n'était pas de faire du tort à qui que ce soit, mais de réveiller les consciences, en riant de ce qui aurait dû faire pleurer.


Père attentionné et très affectueux, il nous inculqua à nous ses enfants dès notre plus jeune âge le sens du beau, de la forme et de la couleur, nous initia à la technique picturale, à la sculpture et à l'histoire de l'art. Il nous fit découvrir, Degas, Chagal, Renoir, Buffet, Pissaro, Monet, Manet, Toulouse-Lautrec, Rouault et tous les autres. Papa critiquait notre travail et c'était un critique sévère mais juste.

A part la Peinture, tous les arts l'intéressaient. Je le revois encore grattant sa mandoline pendant des heures, il en faisait sortir les melodies les plus douces inspirées par le moment. Je l'entends encore, de sa belle voix fredonnant les chansons de Tino Rossi ou de Farid el Atrache.


Il m'apprit la conjugaison Française. A l'âge de 7 ans je connaissais tous les verbes sur le bout des doigts. Il m'apprit la stylistique et les jeux de mots et d'esprit, mais surtout à aprécier la poésie. Son Poème préféré était " la mort du loup" d'alfred de Vigny. Nous l'avons lu des centaines de fois ensemble, et même quelques temps avant sa mort. Mais je ne me doutais pas que ce loup stoïque, noble et fier n'était autre que mon père, celui que j'ai vu partir sans dire un mot, sans demander rien à personne, sans même se plaindre, tout en sachant ce qui l'attendait. La veille de son grand départ pour retrouver tous les siens qui l'avaient précédés, nous avions eu une conversation d'une demi-heure seulement, une visite furtive aux soins intensifs de l'hopital. ce soir là je lui ai dit tous les mots d'amour qu'on puisse jamais dire à son papa, Je ne savais pas qu'il allait mourir, j'étais heureuse de le voir se rétablir, on ne m'avait rien expliqué, mais lui le savait. En sortant, je me suis retournée et l'ai regardé pour la dernière fois, il était entrain de me bénir. Le matin-même, papa s'adressa à mon frère en lui disant,: " Je m'en vais, et je m'inquiète pour ta soeur, elle est ta fille maintenant, prends bien soin d'elle.
Les médecins ont fait son éloge: Stoïque, logique, raisonnable, une foi immense, le malade le plus admirable qu'on ai jamais vu." Moi j'aurais préféré petit papa, toute égoïste qu'est mon amour pour toi, que tu sois lâche poltron et le malade le plus irrascible, pourvu que tu restâs encore un peu plus longtemps avec moi. Mais Dieu t'aime mieux que moi, il a abrégé tes souffrances et t'a cueilli comme une fleur épanouie pour orner son Jardin.
Merci papa de m'avoir appris comment mourir, la vie ne me fait plus peur.


"Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler."
Alfred de Vigny
"La mort du loup"